Smart Cities : « C’est essentiel que la France et l’Europe restent dans la course de la souveraineté numérique »

04.12.19

Entretien croisé entre Stéphane Paoli, adjoint au maire d’Aix en Provence et Olivier Cazzulo, CEO de Netsystem

15 novembre 2019

Tout le monde parle de “Smart City” et le World Economic Forum comme bien d’autres acteurs politico-économiques mondiaux a, par exemple, consacré plusieurs pages et rapports à cette question. Pour vous, depuis quand le phénomène se développe-t-il ?

Stéphane Paoli : J’ai « découvert » les Smart Cities en 2012, lors d’un déplacement à Barcelone. C’est l’exemple de cette ville de dimension européenne qui m’a inspiré. Particulièrement l’implication des habitants dans la transition. Ce n’était pas une décision venant « d’en haut », mais une réelle co-construction. Cela explique comment la transition a pu se faire de manière si harmonieuse, dans le respect de la culture et du patrimoine. Il n’y a pas eu d’imposition du numérique mais un véritable enchevêtrement des trois dimensions de la ville citoyenne (vivante), politique (gestion) et économique (vision technico-industrielle).

Olivier CAZZULO : Je me suis intéressé aux Smart Cities à partir de  2014, dans le cadre des travaux de la commission ville intelligente menés par Syntec Numérique qui établissait le premier baromètre des Villes intelligentes. Nous avons alors créé localement au sein de Medinsoft – cluster regroupant les acteurs du numérique sur la région d’Aix-Marseille – la commission « smart City ». Cette année-là Medinsoft remportait le label FrenchTech créé sous l’impulsion de Fleur Pellerin en novembre 2013. Ce fut le point de départ de nombreuses expérimentations et réflexions stratégiques dont le point d’orgue fut la participation du label French Tech à l’étude pour la prise en compte du numérique dans la construction de la Métropole Aix Marseille Provence.

Penser la ville “intelligente” de demain demande que l’on se pose la question de nos villes actuelles. Pour vous quelle est la “bonne” échelle géographique mais aussi économique, politique et sociale pour qu’une ville puisse faire face aux défis de sa propre modernisation ?

Stéphane Paoli : La question de l’échelle est fondamentalement liée à la dimension financière. Dans l’absolu, toute agglomération mériterait des services numériques supplémentaires pour augmenter la qualité de vie de ses habitants, sa « qualité de ville ». La question n’est donc pas de savoir s’il y a une « bonne échelle » mais comment réaliser les économies d’échelles suffisantes pour que la Smart City devienne abordable pour toutes les collectivités.

Il existe déjà aujourd’hui des solutions moins coûteuses et des « kits Smart City » verront probablement le jour pour moins de 100 000 € dans le futur. A Aix, nous avons fait le choix de passer par la technologie de communication française LoRa qui offre des possibilités flexibles et abordables. Pour conclure je dirais que la technologie n’est plus un frein, la seule limite possible tient aux coûts de la transition qui diminuent avec des solutions françaises intéressantes.

Olivier CAZZULO : La bonne échelle est celle des métropoles qui concentrent les moyens politiques et financiers d’actions à l’échelle territoriale, tenant compte de l’interdépendance et de la spécificité des villes qui les constituent. Une ville intelligente est une ville qui se modernise dans ses propres infrastructures mais, et c’est le propre du digital, s’interface avec son écosystème qu’il soit physique ou numérique. Pour les villes qui ne sont pas rattachées aux métropoles, la Banque des Territoires a mis au point un programme spécifique nommé « Action cœur de ville » qui permet aux villes de taille plus modeste de se moderniser également.

Le principe des Smart Cities – s’il n’est pas encore défini unanimement – est relativement simple à énoncer : “mieux, moins chers, pour tous et responsables”. Mais ce qui est simple à dire peut se révéler complexe à mettre en œuvre. D’après votre expérience à Aix quels sont les écueils à éviter ?

Stéphane Paoli : Je considère qu’il y a un écueil majeur à éviter lorsqu’une ville souhaite se lancer dans l’aventure Smart City : la démarche doit impérativement être « user-centric ».

Premièrement, il faut partir de la ville et bâtir des solutions qui répondent à ses problématiques. La technologie rend potentiellement tout possible, cela ne veut pas dire qu’elle est toujours pertinente. Deuxièmement, la Smart City ne doit pas venir créer des besoins mais y répondre. En ce sens elle doit se bâtir avec « l’expertise des usagers ».

En amont, il faut développer un réseau multiservice qui maille le territoire choisi et servira de support technique à toutes les solutions Smart City implémentées. Nous avons d’abord mis en place un réseau multiservice, un cloud sur les 70 hectares du centre-ville d’Aix. Quand l’expérimentation s’est avérée concluante nous avons étendu la zone. Fonctionner ainsi permet d’éviter toute mauvaise surprise sur le long terme et ne pèse pas plus lourd dans les finances de la Ville du fait de la linéarité des coûts de réseau.

Olivier CAZZULO : L’expérience d’Aix a révélé l’intérêt de monter un partenariat « public-privé » pour approcher les sujets innovants mais complexes à intégrer et pouvant rapidement être couteux, afin de les expérimenter avant de les généraliser. Ce fut le cas grâce au label et au projet French Tech en embarquant un écosystème de solutions, d’acteurs de types start up et grands groupes, chacun apportant une valeur contributive à l’ensemble sous le contrôle de la maitrise d’ouvrage : la Ville d’Aix. Ainsi le foisonnement d’idées des débuts a été passé au tamis de la réalité économique et technologique sous forme de POC éprouvés avant les phases de mises en œuvre à l’échelle.

Pour réaliser leur transition vers le statut de Smart City, les Villes doivent consentir à des investissements importants (matériels et mobiliers urbains, formation des agents, pédagogie auprès des populations…). Mais ce n’est pas tout, pour « penser », la ville intelligente doit prendre en compte les données. Cette réalité pose deux questions :
Quelles options existent pour les villes intelligentes en termes de gestion de ces données : en interne dans la collectivité, un marché public… ?
Et en corollaire, quelle sécurité pour ces données ?

Stéphane Paoli : A mon avis, une collectivité doit déléguer le stockage des données. Ce n’est pas le rôle d’une ville, ni sa compétence et l’idée n’est pas que chaque collectivité tente de développer son cloud souverain. La sécurité des données récoltées, elle, doit être pensée et opérée à trois niveaux :

  • Technique : c’est la responsabilité de la société mandatée de transporter, stocker, crypter et protéger informatiquement les données.
  • Fonctionnel/Organisationnel : ici, ce sont les collectivités qui doivent s’efforcer de récolter des données qui soient anonymes ou à les rendre anonymes en s’accompagnant des compétences techniques adéquates.
  • Juridique : les collectivités sont tenues d’appliquer le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD). C’est la condition sine qua none d’une Smart City véritablement au service de ses habitants. Le Délégué à la Protection des Données joue un rôle crucial. En mandatant un tiers, il est possible de mettre en place un vrai système de contrôle de la conformité RGPD indépendant à l’image de ce qui existe pour les comptes avec l’expert-comptable.

Olivier CAZZULO : La donnée est évidemment l’essence de la Smart City puisque la ville intelligente est une ville qui interagit avec son environnement via des capteurs qui enregistrent et collectent la donnée, des systèmes qui traitent l’information et des moteurs qui agissent en retour par action mécanique, logique, informationnelle …  Cette donnée doit d’abord répondre aux questions légitimes de sécurité et de conformité à la réglementation du RGPD. On parle ici de sécurité du point de vue légal, mais la question de la sécurité est bien plus large et enjoint les aspects techniques pour éviter tout cheval de Troyes ou autre faille de sécurité. A cet égard il apparait opportun de confier l’infrastructure de transport, stockage, protection à un tiers professionnel rompu à délivrer ces services. Je militerais donc pour une délégation de service.

Stéphane Paoli, quels sont les retours de vos concitoyens sur la démarche Smart City de leur Ville  ?

Stéphane Paoli : La majorité des aixois est satisfaite de l’amélioration de la qualité des services offerts par la Ville. Beaucoup attendait de voir les résultats concrets de la démarche.

Le développement de modèles de Smart City en France et Europe n’est pas important uniquement pour l’amélioration de la vie de nos concitoyens. C’est essentiel pour que la France et l’Europe reste dans la course de la souveraineté numérique.

Nous sommes, en Europe, attachés au caractère privé des données, au droit à l’oubli. Ce sont des particularités européennes qu’il faut préserver. Cela passe par une Smart City au sein de laquelle les données récoltées sont publiques, le restent et sont soumises à la réglementation et à la législation publique. Un modèle de Smart City transparente et responsable.

Cela répond autant à un impératif de sécurité par rapport aux données et surtout au croisement des sources de données ; qu’à un impératif financier en offrant aux collectivités de nouvelles ressources financières.